Site officiel d'Arnaud Benedetti | « Un préfet dans la Résistance »

Lettres de témoignage | « Un préfet dans la Résistance » par Arnaud Benedetti

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M. Patrick Strzoda
Préfet de la Corse du Sud
Lettre de M. Patrick Strzoda, préfet de la Corse du Sud à Arnaud Benedetti
M. Bertrand Delanoë
Maire de Paris
Lettre de M. Bertrand Delanoë à Arnaud Benedetti
Mme. Perla Danan
Adjointe au Maire de Montpellier
Lettre de Mme Perla Danan à Arnaud Benedetti
M. Jean Dionis du Séjour
Maire d'Agen
Lettre M. Jean Dionis du Séjour à Arnaud Benedetti
Mme Geneviève Despierres
Lettre de Mme Geneviève Despierres

Conférence d'Arnaud Benedetti à la Sorbonne pour son livre « Un préfet dans la Résistance », jeudi 13 juin 2013.

Vous pouvez réécouter la conférence en copiant le flux réseau suivant : http://video.rap.prd.fr/paris4/divers/conference.mov dans le logiciel VLC Media Player.
Conférence Arnaud Benedetti
Conférence Arnaud Benedetti
Conférence Arnaud Benedetti

Inauguration de l'exposition « Sauver les enfants 1938-1945 » proposée par l'oeuvre de secours aux enfants.

Du 22 mars au 7 avril 2013, la Galerie Saint-Ravy à Montpellier accueille « Sauver les enfants, 1938-1945 », une exposition proposée par l’oeuvre de secours aux enfants.

Inauguration exposition
Inauguration OSE
Inauguration exposition
Le centième anniversaire de l’Association OSE a donné lieu à Montpellier à une exposition Sauver les Enfants 1938-1945 (22 Mars au 7 avril 2013) à la Galerie Saint-Ravy. Le 4 avril, une table-ronde sur le thème du Sauvetage des enfants juifs pendant la Shoah était organisée à laquelle participaient Katy Hazan , Michaël Iancu, Aude Grégoire, Anne Castillo, Paul Niedermann et Arnaud Benedetti dont on trouvera le texte de l’intervention ci-dessous


Sauvetage et désobéissance administrative à la Préfecture de l’Hérault (1941-1943) : le rôle de Jean Benedetti


S'interroger sur l'action de Jean Benedetti à la Préfecture de Montpellier suppose au préalable d'élucider quelques traits de son histoire personnelle et de son caractère, sachant que l'on comprendra d'autant mieux l'aventure d'un homme que l'on tient compte aussi de ses années d'apprentissage et du milieu dans lequel s'effectue sa socialisation.

Cinq marqueurs peuvent caractériser Jean Benedetti :
  • - La Corse avec sa culture de l'entraide et de la solidarité- ce sont là des valeurs dont il hérite à coup sûr par transmission familiale
  • - La République - éduqué par un oncle instituteur qui lui inculque ainsi qu'à son frère son orientation politique. Le radicalisme est le réceptacle naturel de cette orientation. Il est formé dans ce cadre avec les Cuttoli en Algérie et soutenu ensuite par Bastid qui le repère dans le Cantal et en fait, devenu Ministre sous le front populaire, son chef de cabinet.
  • - La préfectorale dont il absorbe très vite les codes, les pratiques au contact de quelques fortes personnalités, à commencer par son premier patron le Préfet Leroy qui contribue à lui apprendre le métier. Indéniablement il s'inscrit dans la grande tradition du corps, consciente de sa responsabilité, attachée à ses prérogatives, marquée par une gestion très politique de ses missions. Au contact entre autres de Mativat, de Graux, de Pelletier, de Carles ou de Hontebeyrie il sait se rendre utile mais apprend le métier;
  • - Son épouse: elle est le moteur de son ambition; elle joue un rôle actif dans son déroulement de carrière; elle est animée d'un sens politique aigue. Elle est tout à la fois son agent (son lobbyiste) et sa conseillère. Elle prend des initiatives par elle-même. Elle est son poste avancé dans la résistance puisque bien avant son arrestation elle est membre d'un réseau de renseignement (nestle-andromede) rattaché au BCRA
  • - L'inclination naturelle d'un tempérament qui privilégie l'individu, l'humain contre tout esprit de système, contre toute application stricte de la règle.
Je crois qu'on ne peut comprendre son action dans l'Hérault si l'on ne revient pas sur ces marqueurs, mais il convient aussi d'insister sur le contexte montpelliérain dont on va voir qu' il produit un terreau propice à la désobéissance. Citons quelques éléments en vrac :

- l'environnement professionnel immédiat avec des acteurs très hostiles à l'Allemagne et à la politique de collaboration: Ernst et Fridrici ont dès le début de l'occupation maille à partir avec les armées Allemandes (Ernst est arrêté 15 jours en Alsace, Fridrici a échappé de peu lui-même à l'arrestation). Benedetti dès ses premiers contacts avec les allemands montre une résolution qui ne laisse aucun doute sur ses sentiments: à Vire il aide à l'évasion de la plupart des soldats prisonniers dans l'arrondissement, à Amiens il met en place un système de fabrication de faux papiers, à Dunkerque il s'oppose aux exigences des allemands en demandant à chaque fois que ceux-ci réclament des otages à être le premier d'entre eux (il sera déplacé d'ailleurs de Dunkerque à la demande des occupants).
Son environnement professionnel, c’est aussi un Préfet de région, Hontebeyrie , qui sera déporté également et un chef de cabinet, alsacien aussi, J-J Kielholz, connu pour ses sentiments patriotiques.
Biosphère facilitante à laquelle s'ajoute dans l'Hérault une culture politique qui ne se résigne pas à la défaite. À l'université où sont particulièrement bien implantés des membres du groupe liberté, une structure affiliée à Combat et avec laquelle Benedetti est en contact . Teitgen et Courtin échappent à l'arrestation, prévenus par le Préfet. Il faut aussi évoquer la figure du doyen Giraud qui au sein de la faculté de médecine s'efforce de détourner les mesures les plus discriminatoires du régime. Sans oublier le futur Maréchal de Lattre qui commandant la région militaire ne se résigne pas à l'idée que la guerre soit perdue. Son attitude en novembre 1942 l'atteste. Il le payera de sa liberté avant de pouvoir s'évader et de passer en Afrique du nord.
Dernier paramètre propre à l'environnement: une société civile très réactive, fortement compassionnelle avec une organisation juive, l'OSE, qui joue un rôle essentiel mais aussi des personnalités (Abbé Prévost) et des institutions religieuses (couvent des tourelles) qui protègent et qui préservent.

Comment s'organise au regard de ce contexte la désobéissance, la subversion à l'intérieur de la préfecture?
L'initiative est encouragée et laissée aux divers échelons administratifs: le Secrétariat général mais aussi les chefs de division. L'autorité préfectorale tout à la fois encourage et couvre. Fridrici, en charge entre autres de l'application de la règlementation sur les étrangers, peut très librement et de manière massive fournir des certificats d'hébergement. En contact avec l'OSE et aussi la très indépendante Sabine Zlatin il pourvoit ainsi au précieux sésame administratif qui entre autres permet l'exfiltration des enfants. Bien évidemment tout ce dispositif se met en place à l'intérieur d'une chaîne de commandement respectueuse de la verticalité pyramidale de la préfecture. C'est ce qui fait ici sans doute exception: les hauts cadres de l'administration préfectorale de Montpellier interagissent solidairement dans un même sens, une même direction; ils autogèrent la subversion. Ils préservent leurs agents en s'efforçant de les mettre à l'abri des pressions du régime et de l'occupant quand celui- ci à partir de novembre 42 occupe tout le territoire. C'est le cas, autre exemple, avec l'inspecteur du ravitaillement lorsque celui-ci soupçonné par les Allemands d'aider la résistance est arrêté. Hontebeyrie et Benedetti le font libérer en s'engageant personnellement sur sa conduite...dont ils n'ignorent rien !
La préfecture par ailleurs détourne les ordres et les mesures les plus oppressives. La porosité avec la société civile (dont la correspondance préfectorale offre un volume dense et varie) vient à coup sûr amortir le choc terrible des rafles d'Août 42. Quantitativement le département de l'Hérault sera le moins touché. Il le doit à la dynamique d’entraide qui est très forte dans la société locale, mais aussi parce que l'administration, via ses agents, à commencer par l'intendant de police prévient, fait fuiter, oublie, manœuvre, active ses intermédiaires qui eux-mêmes relaient avec plus ou moins de bonheur les informations distillées par la préfecture. Des consignes sont données pour élargir souvent massivement ceux qui n'ont pu échapper à la mécanique impitoyable.
Dans le rapport qu'il produit pour le gouvernement, le Préfet fait état de la désapprobation massive de l’opinion vis à vis des opérations policières d'août 42. Et l'on sent bien dans le choix des termes que cette indignation il la partage. Écoutons.

« Attachée aux anciennes idées de liberté, des droits individuels, de moral internationale, elle a estimé que la France a manqué à ses devoirs d’hospitalité vis-à-vis des Israélites. »

Mais cette action de préservation la préfecture l'opère aussi en direction de la résistance Plusieurs exemples: Teitgen et Courtin échappent à l'arrestation sur intervention directe de Benedetti; de Bussy l'un des cadres les plus en vue de la résistance dans la région est arrêté, Benedetti et Hontebeyrie interviennent pour essayer de le faire libérer; etc... Les exemples ne manquent pas, auxquels il convient de rajouter le rôle joué aussi par le Préfet et son cabinet dans l'aide au départ vers l'AFN après novembre 42 de nombreuses personnalités , dont René Mayer par exemple.
Couvrir les agents les plus engagés, prévenir les pourchassés , contrecarrer les ordres, mais également s'opposer, parfois ouvertement , aux entités les plus idéologiques du régime. Cette conflictualité, le Préfet l'assume facialement avec cran, et sans état d'âme. C'est le cas dans son opposition constante avec le SOL, puis la milice. Il n'hésite pas au nom de l'ordre public à prendre des mesures de rétention contre certains membres de cette dernière, à interdire des réunions publiques... Mais ce n'est pas tout: il s'oppose également , non sans vigueur, au CGQJ lorsque celui-ci entreprend une action de spoliation d'un commerçant Montpelliérain. Michael Iancu l'a clairement démontré dans l'une de ses études. Ce comportement, c'est celui d'un Préfet socialisé manifestement dans l'atmosphère du front populaire qui poursuit , sous les décombres d'une République noyée par l'Etat français, les combats engagés contre les ligues au nom de l'ordre républicain.

À ce stade il faut bien sûr s'interroger: comment cette conduite toute de désobéissance et de subversion est-elle possible au point d'être pérenne, de s'inscrire dans la durée?
Il faut sans doute bien des choses pour se construire un comportement « par gros temps » pour reprendre l’expression de M.O. Baruch: un peu de chance sans laquelle rien d'audacieux n'est possible, une connaissance intime des arcanes du régime et de ses nuances, une intelligence politique suffisamment affûtée pour donner le change... La chance, c’est sans doute le contexte professionnel fait tout à la fois de patriotisme et d'humanité ; la connaissance du régime de l'intérieur c'est cette aptitude au sein même du système de mesurer les rapports de force, de trouver des alliés, de dissocier dans l’exercice de la tâche ce qui relève de l'administration et ce qui ressort de l'idéologie; l'intelligence de la situation, c'est surtout de donner un minimum de gages symboliques pour préserver l'essentiel.
L'environnement, on l'a vu, renforce l'assise mais il ne peut à lui seul suffire. Le fait que le régime ne soit pas monolithique, nonobstant des apparences ou des reconstructions hâtives, constitue un point d'appui. À partir de 43 le noyautage des administrations, jusqu’ au plus haut niveau, s'est intensifié. Mais déjà auparavant des jeux complexes se dessinent entre ceux qui adhèrent sans réserve à l'esprit révolution nationale, ceux qui veulent aller encore plus loin (les collaborationnistes ultra qui pour l'essentiel sont à Paris) et ceux qui, plus prudents, ne désespèrent pas dans une libération à venir. Dans ce paysage contrasté, Jean Benedetti, comme d'autres, appartient à cette catégorie qui sans illusion sur le régime estime qu'un appareil d'État demeure mécaniquement un écran protecteur entre les exigences de l'occupant et la société... Progressivement dès 1942 et avant même l'occupation totale du pays, des soutiens du régime font défection (Charles Vallin, Jean-Louis Valentin, etc.). Bientôt le général de Lattre de Tassigny entrera également en dissidence. Ceux-là appartiennent à la droite traditionaliste, catholique mais fortement anti-allemande. Benedetti, lui, appartient à ce qu'il reste d'administration républicaine, pétrie de radicalisme au sein de Vichy. Il est dès 43 identifié par Debré et Roger Verlomme comme l'un des Préfets potentiels de la libération (il est même contacté des 1942 par un agent gaulliste pour éventuellement prendre la préfecture du Cantal). C'est bien dans la dynamique des NAP, mouvement créé par Bourdet en 1943, que Benedetti se situe.
Il en porte toutes les caractéristiques dans son fonctionnement et dans son action. Un jeune sous-préfet, Valentin Abeille, résistant et exclu de la préfectorale pour son appartenance à la Maçonnerie, auquel on avait demandé une note sur la meilleure manière d'utiliser les cadres préfectoraux dans le cadre de la lutte contre l'occupant fournit un profil de poste assez précis de ce qu'on attend justement d'un agent préfectoral :

"Le noyautage des administrations c'est exercer leur influence personnelle à donner le courage d'oser aux fonctionnaires qui places sous leurs ordres ont des sentiments sûrs, mais qui craignent de s'engager c'est aussi et surtout couvrir les fonctionnaires résistants de leur autorité et assurer leur nomination à des postes clés".

Abeille liste les services susceptibles d'être rendus par les préfets, secrétaires généraux et autres sous-préfets: le renseignement , le boycott des décisions gouvernementales et des ordres de l'occupant, la participation à la sécurité des résistants, etc…Sur ce dernier point il convient de veiller à l'étanchéité des relations entre la préfecture et les mouvements clandestins, à l'exception de la connaissance par les préfets, et leurs cabinets d'une mesure d'interpellation d'un membre de la résistance. On reconnaît là le cadre dans lequel s'inscrit le Préfet de Montpellier durant ses deux années: informer les pourchassés, retarder, voire saboter les instructions de sa tutelle, alerter les résistants d'un risque d'arrestation et susciter un contexte professionnel propice à la désobéissance. Sur l'ensemble du spectre, Benedetti manipule les différents paramètres du profil de poste. Moins spectaculaire que la clandestinité, moins héroïque en apparence, et sans doute moins romantique, le noyautage est un exercice non seulement très utile, très efficient pour la résistance (les rapports des préfets arrivent au BCRA par exemple avant qu'ils ne soient connu par Laval) très destructeur pour le régime et très nocif pour l'occupant, mais qui exige des qualités spécifiques de témérité et d'audace que seule une intelligence rodée de la situation permet d'actionner. L'habileté, la dissimulation, la cordialité apparente et jamais démentie, le sens du service nourrissent le comportement préfectoral. La ligne de crête est étroite ; aussi suppose- t'elle des stratégies d'évitement, de contournement de la tutelle ou la ruse constitue à plus d'un titre une ressource opérationnelle majeure. Un exemple parce qu'il est éclairant de manière quasi magistrale suffit à illustrer cette disposition. 14 Juillet 1942: les dissidents gaullistes sont soupçonnés de vouloir manifester. Aussi le Préfet les fait prévenir qu'il ne pourra empêcher leur interpellation si une telle éventualité se produisait. 1er enseignement: les liens sont avérés entre autorités administratives et résistances. Mais ce n'est pas tout. Le Préfet en informe sa tutelle, à savoir pour la circonstance, le secrétaire général de la police nationale qui n'est autre que René Bousquet :

"J'avais fait prévenir les dirigeants présumés des différents mouvements anglophiles que s'ils apparaissaient dans les rues indiquées à l'heure de la manifestation, eux et leurs partisans seraient immédiatement mis en état d'arrestation. Tous m'ont donné l'assurance qu'ils ne paraitraient pas dans la rue et ont tenu parole".

Tout ici se passe en parfaite "intelligence" ; et mieux le Préfet ne dissimule pas auprès de sa hiérarchie la parfaite connaissance qui est la sienne des résistants locaux dont certains (Teitgen, Courtin, Renouvin) jouent un rôle bien au-delà des seules limites du Languedoc... D'un côté Benedetti prévient et de la sorte préserve les "dissidents" ; de l'autre, par un mouvement qui vise à mettre en scène sa "loyauté" il rend compte de son initiative à sa tutelle.

Indéniablement l'exemple préfectoral de Montpellier illustre de manière presque cristalline ce qu'en action signifie l'entreprise de noyautage. La préfecture de l'Hérault est un cas d'école de ce point de vue. Mais l'analyse de la conduite du Préfet Benedetti et de ses collègues ouvre à d'autres interrogations: sommes- nous a Montpellier en présence d'une préfecture qui durant deux années se conduira de manière atypique, ou d'une configuration historiquement reproductible dans d'autres circonstances. Même si le débat historiographique, loin de là, n'est pas clos, il faut considérer qu'en l'état actuel de nos connaissances Montpellier par l'ampleur des sauvetages initiés par les agents préfectoraux, la variété et le volume des désobéissances implicites ou explicites, l'entreprise systématique de détournement des ordres les plus contraires à la tradition nationale, constitue bel et bien une exception.